Éric Beaudry, en 2001.

  Voici l'exemple d'un musicien de trente ans, héritier d'une tradition transmise de génération en génération, qui se donne comme mandat de transmettre ce qu'il a acquis.

Petit-fils du violoneux Tito Beaudy - qu'il n'a malheureusement pas connu -, il est bercé jusqu'à l'âge de cinq ans par son arrière-grand-mère qui lui chante des chansons du matin au soir.

Il passe son enfance entouré de son grand-père Morin qui possède un vaste répertoire de chansons traditionnelles, de son oncle Bernard Beaudry, violoneux et luthier, qu'il accompagnera nombre d'années plus tard, et de son père, qui se produit dans les bars comme chansonnier et qui l'initiera à la chanson.

       

Éric est donc, comme le dit l'expression, tombé dedans quand il était petit et… il ne s'en relèvera pas. Il sera membre des groupes La Galvaude, puis de Norouet et de Ni Sarpe ni Branche.

     
   

Ça nous revient à nous [transmettre la tradition] parce que c'est moins présent dans les fêtes familiales.

       

Le groupe Norouet formé d'Éric Beaudry (droite), Stéphanie Lépine (gauche) et Patrick Graham.

   

Adolescent, il sort du village, découvre d'autres genres musicaux et se met au rock tout en continuant à écouter et jouer du traditionnel. La passion pour la musique grandit et il s'inscrit au cégep dans cette discipline.

Il se familiarise alors avec la musique irlandaise et celtique qui a tôt fait de le ramener à son premier amour : la tradition québécoise. Il forme La Galvaude tout en continuant ses études à l'université en guitare jazz afin d'élargir ses horizons.

       

Le groupe Hommage aux aînés.

 

 

Hé ! Il y a du monde ordinaire qui peut faire des enregistrements.

 

 

Voilà la réflexion que se fait Éric Beaudry et plein d'autres jeunes de son âge lorsqu'il apprend que le groupe Hommage aux aînés vient de faire paraître une cassette de musique traditionnelle, qui de plus se vend très bien.

 

     

André Marchand.

Des gens de son village qui n'ont ni agent, ni argent et qui font cela par passion, en amateur, réussissent à sortir une cassette… une révélation!

Ce déclencheur conduit La Galvaudeà prendre contact avec André Marchand, du Studio du Chemin 4, qui conseille, encourage et soutient les jeunes musiciens comme il le fera d'ailleurs pour de nombreux autres. De cette rencontre naît le premier disque de la formation, en 1993.

   
       


• Des enregistrements made in Lanaudière
• De la maison au studio
• Une règle : l’accessibilité

   


• La période Lanaudière
• La période Québec

       

Au début, le groupe fait ses classes. Il joue des pièces des autres, repique du matériel à partir d'enregistrements de la Bottine, de Manigance et de musique irlandaise.

   

Même si tu as fait des études (classique ou jazz), cela ne veut pas dire que tu connais le langage des autres styles.

       

La Volée d'Castors.

     
   

En découvrant ce que fait Hommage aux aînés, qui va puiser ses sources au sein du répertoire local, un déclic se produit chez les membres du groupe. Et voilà que le travail de création débute réellement.

La quête d'un répertoire personnel commence par ce qui est tout proche d'eux : la famille. Viendront plus tard les fouilles dans les archives de l'Université Laval. D'autres formations de la région suivront une voie similaire, dont la Volée d'Castors, née à la même époque.


 

Au départ, la recherche de matériel a pour unique but de construire un répertoire. Puis, avec les années, la conscience s'éveille. Éric Beaudry réalise qu'il n'y a qu'une partie des musiques et chansons traditionnelles qui est sortie de l'ombre.

 

 
     
       

Quand je fouille, je comprends comment les gens vivaient avant dans mon village, je découvre ce qui s'est passé dans le temps. À rencontrer et écouter parler les gens, je saisis mieux les racines mêmes de la culture, le style de vie et le contexte dans lequel se faisait la musique…

J'ai le goût de reprendre cela et de l'actualiser avec des arrangements originaux. Découvrir et faire vivre cela à d'autres

   

Il reste donc une grande quantité de pièces qui dorment dans la mémoire des anciens et qui risquent fort d'y mourir si on se contente de ne conserver que ce qui plaît pour l'instant, c'est-à-dire les chansons qui swinguent.

Il a acquis avec les années, en fouillant dans les archives et en enquêtant auprès des vieux, la certitude qu'une richesse, qu'une beauté se cache dans cette tradition qui est la sienne. Et cela donne tout un sens à sa démarche.


Véritable projet d'auteur du musicien Éric Beaudry, le disque du violoneux gaspésien Édouard Richard est aujourd'hui distribué par Minuit dans la cuisine.

 

En 1999, lors de sa participation au Festival en chanson de Petite-Vallée, en Gaspésie, il questionne, comme à son habitude, les gens chez qui il séjourne. Il est sur la piste, à la recherche de répertoire. Ce sont eux qui lui présentent le violoneux du village, Édouard Richard. Il est impressionné par son jeu particulier ainsi que par la personnalité et la nature même de son interprétation.

«Un pro, un virtuose ! »
dira Éric Beaudry.

Le musicien est âgé et peu connu hors de sa région. L'idée de réaliser un enregistrement germe alors dans son esprit.

       

Il retourne donc en Gaspésie muni d'un équipement professionnel. Il passera deux jours en compagnie du violoneux qui, assis devant son « châssis » de cuisine, lui interprétera une cinquantaine de pièces qui seront toutes enregistrées.

Laissé totalement libre par M. Richard, qui dit ne pas avoir de préférences, Éric Beaudry en collaboration avec Simon Riopel, violoneux au sein de Ni Sarpe ni Branche, choisit les pièces les moins connues (un matériel rare) afin d'en faire un disque qui paraît quelques mois plus tard.

Ainsi Édouard Richard sort de l'anonymat et fait son entrée dans le réseau de la musique traditionnelle québécoise et particulièrement dans celui de Lanaudière. N'eut été de son état de santé, il aurait participé à l'édition 2001 du Festival Mémoire et Racines.

   

Simon Riopel, violoneux avec Ni Sarpe ni Branche, a collaboré au projet d'enregistrement d'Édouard Richard.


 

À l'occasion d'un des deux voyages qu'il fait dans le Grand Nord afin d'y donner des ateliers avec Norouet et Ni Sarpe ni Branche, il fait la connaissance de la petite-fille d'un marin québécois marié à une Inuit qui ignore la langue française. Elle lui chante des chansons de son répertoire traditionnel, dont une… en français : Il était un petit navire.

 

 

 

Le petit navire se promène donc ainsi sur les neiges du Grand Nord depuis trois générations !

       

Elle croit qu'il s'agit de paroles en langue autochtone qu'elle a apprises au son et dont certains mots ont été déformés afin de coller à sa propre langue. Le petit navire se promène donc ainsi sur les neiges du Grand Nord depuis trois générations sans que l'interprète ne sache qu'elle chante une chanson que tous les Français et tous les Québécois ont fredonnée un jour dans leur enfance.

Cette version ainsi que d'autres chansons en langue inuit sont maintenant conservées grâce au travail d'Éric Beaudry. Feront-elles l'objet d'un disque un jour?


Toutes ses recherches ne conduisent pas toujours à des découvertes aussi étonnantes. Mais chacune révèle son lot de surprises et d'émotions. Quand on entend des chansons collectées dans le milieu des années 1920 dans Charlevoix et enregistrées sur des rouleaux de cire, cela fait un effet particulier, explique Éric Beaudry. Et que dire alors quand on a la chance de chanter celles-ci sur disque et en concert? Comme il vient de le faire en compagnie, entre autres, de la conceptrice et recherchiste du projet Barbeau, Danielle Martineau.
 


Un portrait de la chanson
d'il y a plus de 80 ans
• Une collection de trois disques

 

Marius Barbeau. Les Archives de folklore de l'Université Laval à Québec portent le nom de cet illustre ethnologue.

   
   

Quand on entend des chansons collectées dans le milieu des années 1920 dans Charlevoix et enregistrées sur des rouleaux de cire, cela fait un effet particulier

   
Même si la route empruntée par Éric Beaudry n'est pas celle que suivront tous les interprètes de la chanson et de la musique traditionnelle, elle illustre de manière concrète les différentes voies que peut prendre celui ou celle qui s'engage aujourd'hui dans la découverte et la transmission de la tradition.