Le groupe Chasse-Galerie, dont plusieurs membres ont suivi des cours au Cégep régional de Lanaudière.

 

En apprenant à lire et à écrire la musique, on développe une meilleure connaissance du langage (tonalités, registres, modes etc.) et on ouvre la porte à une capacité d'apprentissage plus rapide d'un répertoire plus vaste.

     
       

Le paysage de la musique traditionnelle s'est considérablement modifié, comme nous l'avons vu précédemment avec l'arrivée des groupes en 1970, avec la notion de spectacle, avec l'accessibilité aux enregistrements de qualité à peu de frais (auto-production popularisée au début de la dernière décennie) et avec les nouvelles formations composées de jeunes qui ont pour la plupart étudié la musique dans les écoles.

       
La formation académique modifie-t-elle les perspectives et engendre-t-elle une transformation en profondeur de la musique elle-même et du milieu dit traditionnel ? Il est peut-être tôt pour tirer des conclusions définitives, mais elle a certainement une influence. Ne serait-ce que sur la détermination de ces musiciens qui ont passé de deux à cinq ans à étudier, à gagner leur vie avec la musique et à aspirer à être reconnus comme des artistes professionnels.

Le changement ne s'arrête toutefois pas là. En apprenant à lire et à écrire la musique, on développe une meilleure connaissance du langage (tonalités, registres, modes etc.) et on ouvre la porte à une capacité d'apprentissage plus rapide d'un répertoire plus vaste. Cela modifiera aussi très certainement le mode de transmission puisque des musiciens qui lisent les partitions, transcrivent et consignent des pièces sur papier lègueront un jour leur savoir à d'autres musiciens plus jeunes qui posséderont les mêmes qualités.

 

Éric Beaudry.

       
Maintenant, est-ce que cela donnera de meilleurs interprètes, de plus grands musiciens ? Éric Beaudry qui est de ceux qui sont passés par l'université ne le pense pas. Il ne croit pas que les interprètes de sa génération soient supérieurs à ceux de la précédente. Selon lui, un bon musicien de musique traditionnelle c'est celui qui joue dans l'esprit de la tradition, de manière authentique et ce, peu importe qu'il ait appris par oreille ou à l'école et indépendamment du fait qu'il joue une musique plus « collée » à la tradition ou davantage métissée (fusion).
 

Après avoir écouté et analysé le jeu d'André et Paul Marchand, par exemple, je suis tombé sur le dos. Ils ont appris par oreille et sont devenus de grands virtuoses qui ont su se forger une personnalité authentique en dehors des règles que l'on enseigne dans les écoles.

Éric Beaudry

       
Les universités, est-il besoin de le préciser, ne dispensent pas de cours en musique traditionnelle. Le musicien doit donc par ses propres moyens s'approprier les règles intrinsèques du langage de celle-ci, soit en jouant avec d'autres musiciens, soit en écoutant des cassettes ou disques des plus anciens.

 

 

Il est très délicat de faire la démarcation entre professionnels et amateurs. Lorsque Élizabeth Gagnon, animatrice à Radio-Canada et spécialiste de la musique traditionnelle, parle de la présence dans Lanaudière d'une soixantaine de musiciens professionnels, à quelle définition se réfère-t-elle ? S'agit-il d'une question de source de revenus, de formation académique, de qualité de production ? Il est bien mal aisé ici de trancher la question.

Nous aborderons donc la chose sous un autre angle et sur deux plans, soit celui de la qualité de la prestation et celui du choix de l'individu en regard de ce que nous appelons communément le plan de carrière.

 

Simon Riopel.

       

Le groupe Ni Sarpe ni Branche, à Mémoire et Racines.

   

Il y a dans la région quantité d'excellents musiciens. Certains sont passés par des institutions alors que d'autres ont appris à l'école de la vie. Certains ont décidé de vivre de la musique, pendant que d'autres ont opté pour l'exercice d'un métier hors du domaine musical tout en se consacrant à leur passion. Ces choix sont déterminants pour l'individu, mais en aucune façon ne sont garants de la qualité de la « marchandise » livrée.

Par exemple, citons le cas de Simon Riopel, qui ne gagne pas sa vie avec la musique et d'Éric Beaudry qui retire la majorité de ses revenus de celle-ci. Les deux sont complices au sein de Ni Sarpe ni Branche. Le premier fonctionne un peu à la manière des vieux et met l'accent sur ce qu'il préfère, rien ne l'obligeant à agir autrement. Le second exerce le métier de musicien. Il ne joue pas toujours que ce qu'il apprécie le plus et, afin de boucler son budget, doit multiplier ses activités.

       
Tous les deux font des disques, se produisent en spectacle et contribuent par leur héritage et leur pratique à enrichir le patrimoine musical. Éric Beaudry considère qu'il n'y a pas de différence quant à la qualité et à la richesse que tous deux apportent. La différence se situant principalement dans une question de choix de vie. Question de perception ? Question de vocabulaire ?

 

 

Depuis le mois d'août 1998, le Cégep régional de Lanaudière à Joliette offre un diplôme d'études collégiales en musique traditionnelle. Cette technique (cours de trois ans) s'adresse à des étudiants désireux de s'orienter vers la musique traditionnelle québécoise. Elle vise à former des musiciens polyvalents pour le marché du travail. Il s'agit d'une première au Québec et ce profil est donné exclusivement à Joliette.

La polyvalente Thérèse-Martin (Joliette) a offert durant deux ans (1997-1998 et 1998-1999), en étroite collaboration avec la troupe de danse La Foulée, un programme art étude en danse traditionnelle. Elle était la seule institution au Québec à le proposer.

 

       

Troupe de danse La Foulée, à Mémoire et Racines

 

   

Faute d'inscriptions, elle a dû le retirer, mais espère qu'un jour elle pourra l'offrir à nouveau, quitte à en modifier la formule. Des activités en danse traditionnelle sont cependant encore proposées en parascolaire.

     
   
Un aperçu de la musique au Cégep
Profil Musique traditionnelle
Des retombées pour la région

 

 

Grand Remous en spectacle à Mémoire et Racines.

 

Les jeunes musiciens développent une pratique qui n'était pas répandue il y a encore peu de temps : ils composent de plus en plus. Après avoir chanté et joué un répertoire relativement connu et ré-arrangé parfois les mêmes pièces que leurs prédécesseurs, ils se sont mis à explorer un nouveau répertoire. Puis à chercher à innover encore en composant leur propre musique. Ils s'inspirent toujours de la tradition et restent animés par l'esprit de cette dernière.

       

Cet attrait pour la composition est-il motivé par une pénurie de pièces, par une surutilisation d'un même répertoire - les chansons qui swinguent au détriment des complaintes, notamment - ou, plutôt, par un besoin de créativité ? Cette tendance va-t-elle d'ailleurs se poursuivre ? Les prochaines années nous le diront.

Pour l'instant, des groupes comme Norouet et Ni Sarpe ni Branche s'y adonnent régulièrement et la majeure partie des pièces de Grand Remous et de Jean-François Bélanger sont des compositions. Dans 50, 60 ans, feront-elles partie du répertoire local ?

 

Jean-François Bélanger à Mémoire et Racines en 1999.
   

 

 

Comme nous le voyons, ces transformations amènent bien du changement et modifient considérablement le paysage de la musique traditionnelle, surtout dans la région.

Le spectacle en salle implique un regard neuf, une créativité nouvelle qui fait évoluer la musique dans une autre direction. En s'installant au cœur d'une manière de faire et de concevoir la diffusion de la musique traditionnelle, il peut devenir un moyen de pallier l'absence de pratique et ainsi permettre à la tradition de se perpétuer.

Le spectacle va-t-il devenir un rituel (salle, éclairage, mise en scène) qui va permettre aux gens de se réapproprier la tradition ? Peut-être…

Mais comment alors va-t-il se créer le contact entre les gens et s'établir la communication qui est au cœur de ces modes d'expression que sont la danse et la chanson à répondre, par exemple ?

 

Chasse-Galerie en spectacle à Mémoire et Racines.

       
Un autre impact que le spectacle risque peut-être d'entraîner, c'est la baisse de la pratique et de la participation du « peuple ». Mais sans le spectacle, y aurait-il une relève ?
   

Sans le spectacle, y aurait-il une relève ?

   
       
      Il reste qu'à Saint-Côme, un coin où la tradition demeure bien vivante comme le fait remarquer Éric Beaudry, les anciens chantent moins qu'avant. Ils préfèrent céder la place à des plus jeunes, des « professionnels » qui occupent le devant de la scène.

Les anciens chantent moins qu'avant. Ils préfèrent céder la place à des plus jeunes, des « professionnels » qui occupent le devant de la scène.

   
       

Les Charbonniers de l'enfer.

   

Depuis que des groupes locaux enregistrent des disques et donnent des spectacles, on entend les vieux dire :

« Eux-autres, ils sont bons, on va leur laisser ça ! »

La musique plus élaborée, arrangée de manière plus sophistiquée, deviendra-t-elle la référence au risque de rendre désuète ou moins digne d'intérêt la forme plus dénudée et plus « pure » transmise par les anciens  ?

 

 

Parce qu'il n'y a plus guère de musiciens ou de groupes qui se consacrent à la musique de danse, parce que le spectacle a pris le pas sur les veillées, on est en droit de se demander ce qu'il va advenir de la danse traditionnelle. Lanaudière compte deux troupes qui sont relativement bien présentes dans la région, Les Petits Pas Jacadiens et la Foulée. Mais est-ce suffisant pour inciter la population à se remettre à danser ?

Les associations folkloriques font également leur part en organisant des soirées qui tournent principalement autour de la danse, mais les jeunes sont presque complètement absents de ces événements et leur rayonnement est tout de même limité.

Comment faire alors pour associer à nouveau la musique à la danse aujourd'hui totalement déconnectées l'une de l'autre, comme le constate l'ensemble du milieu ?

   

Danse lors d'une soirée de l'Association folklorique de Lanaudière au Festival Country de Berthier.

 

Les Petits Pas Jacadiens.

   
   
   

 

Faudrait-il imiter les Bretons avec leurs fest-noz (fêtes de nuits centrées autour de la danse) ? Créer des endroits et des occasions pour danser, permettant ainsi à des groupes de se produire sur une base régulière spécifiquement pour la danse ?

Encore des formules à inventer !